NOUVELLE : CON-FÉERIE

En ces temps de guerre, n’importe quel gibier ferait l’affaire, il ne s’agissait pas d’être trop exigeant. Les recommandations du maréchal étaient claires : « l’ennemi est partout, ne sortez pas, ou uniquement lorsque cela est impératif ». Diable… L’affaire était sérieuse et le danger omniprésent.

D’autant que je n’avais pas les armes nécessaires. Trop négligent, je n’avais acquis à temps ni masque ni gel, l’équipement minimum de survie depuis le grand choc du douze mars. Je n’étais qu’un soldat de pacotille.

J’appelai le PC via mon Iphone pour qu’il me délivre un certificat, sauf-conduit obligatoire en cas de contrôle par la milice de la ville. Par chance, j’eus la réponse immédiatement sous la forme d’un document arrivé par je ne sais quel miracle sur l’écran de mon smartphone. J’étais prêt pour l’aventure.

Armé d’un Sopalin — non recommandé par les écolos — j’ouvrai la porte de l’immeuble sur l’inconnu. Allais-je trouver des carcasses fumantes de bidons de gel hydro-alcoolique, des cadavres de pangolins, des militaires armés de thermomètres, voire de coton-tiges ? Mon stress augmentait en même temps que l’angle d’ouverture de la porte.

Rien.

Il n’y avait strictement rien, et quasiment personne. Je restai béa devant la rue vide et l’absence de traces d’évènement tragique. Pourtant le général avait insisté : « c’est la guerre » avait-il martelé lors d’une allocution grave et officielle à la nation. Ses informateurs l’auraient-ils trompé ? Il faudrait qu’en rentrant je l’informe de la situation. J’avais remarqué sur Touitteur qu’on pouvait trouver un @emmanuel_macron. Il faudrait que je fasse attention à mon orthographe et que je sois poli, mais je devais pouvoir le faire.

En l’absence de parcours commando, j’entrepris donc mon périple vers le terrain de chasse en marchant normalement, moi qui m’étais équipé pour ramper ! A l’angle de la rue, par précaution, je rasai le mur, dos contre celui-ci, prêt à toute éventualité. Je dérangeai un ou deux pigeons, certainement des pigeons voyageurs en attente de message du PC. Rien dans l’autre rue non plus, tout était clair, je répète, tout était clair. Je la remontais, à pas lents, regardant alternativement à gauche, puis à droite, puis derrière pour revenir devant et recommencer le cycle. Les jambes légèrement fléchies, les bras légèrement ouverts, les yeux légèrement plissés, l’air légèrement idiot, je faisais exactement comme appris dans le tutoriel « Sortir en temps de guerre » trouvé sur youTube. Il devait certainement être efficace car vu huit cent quatre-vingt sept millions de fois. Je n’avais pas cliqué sur « j’aime » afin que personne ne se doute que je m’apprêtais à sortir.

J’arrivais enfin sur le terrain de chasse. L’enseigne l’indiquait clairement : Monoprix. En m’y prenant bien, je pourrai attraper une tranche de jambon sous cellophane — pas une sauvage à la coupe, trop dangereuse à chasser, je n’avais pas le niveau — ou bien un pot de Nutella. Le tuto « Chasser à Monop » était formel : hors de question de s’attaquer à des proies réservées aux professionnels, comme le papier-toilette, les pâtes ou la farine. En tant que débutant — nous l’étions presque tous — il s’agissait de s’attaquer à des proies à sa mesure.

Mais je n’étais pas seul ! Une file d’attente longue comme une chanson de Léonard Cohen s’étalait sur le trottoir. Les gens étaient à un mètre les uns des autres, allongeant la file jusqu’au bas de la rue. Je n’avais pas pris de ration de combat, je n’étais pas sûr de tenir le coup tout le temps de l’attente. Mais il me fallait être fort. Je n’avais plus de Nutella depuis le matin, la situation était critique. Je me mis donc à la queue, à cinquante mètres de là.

Lorsqu’enfin j’arrivai à l’entrée du terrain de chasse, j’étais au bord de la déshydratation et j’avais quasiment oublié pourquoi j’attendais. Mais un retour à la réalité, laquelle me rappela cruellement la pénurie de Nutella me dicta d’entrer dans la zone de tous les dangers.

Cette fois-ci, j’y suis, me dis-je intérieurement et en moi-même. Il s’agit de faire attention, et de bien appliquer les consignes du tuto. Ne pas se faire remarquer, raser les rayons, être attentif et prêt à toute éventualité. Ce que je fis avec application. Arrivant en vue du rayon de Nutella, je me mis en position du tireur couché, afin de faire un point. Je sorti mon iPhone et vérifiai sur le plan que j’étais bien dans le Monop. Check. Je vérifiai l’heure : dix-huit heures trente quatre minutes et quatorze secondes. Check. Sur Yuka, je contrôlai que le Nutella était bien bourré d’huile de palme et non recommandé pour une alimentation saine. Check. Tout les signaux étaient clairs pour que je tente le coup.

C’est au moment où je me relevai pour me jeter sur ma proie que je remarquai la présence d’un autre chasseur me dépassant par la droite. Même pas couché, il arrivait à découvert, comme un débutant. Lorsqu’il passa devant moi, il me sembla qu’il ne restait qu’un pot de Nutella dans le rayon. Quand il le prit, je ne compris pas tout de suite qu’il venait de chasser le dernier article. Comme prévu, je plongeai vers le rayon et atterri sur l’étagère. Vide ! Damned. Je venais d’essuyer mon premier échec de chasseur-cueilleur.

Un peu sonné, il me fallut quelques minutes d’intense introspection pour reprendre le dessus, comme expliqué dans le tuto « Commando » de youTube. Je me décidai enfin à repartir en chasse, cette fois-ci vers la tranche de jambon. L’attaque serait plus complexe car elles étaient enfermées dans des frigos à portes, plus difficiles à prendre que les rayons ouverts.

Cette fois, j’abordai le rayon par le coté, prenant garde à ne pas alerter d’autre chasseur. Tout se passa à merveille. Je bondis tel le félin sur la pauvre tranche de jambon sous cellophane qui n’eut même pas le temps de comprendre ce qui lui arrivait.

Dès que je la tint, je passai à l’opération retrait de la zone. Le tutoriel était formel : tant que je n’étais pas sorti de la zone sensible, la mission était périlleuse. Avec mille précaution je pris des allées détournées afin de brouiller les pistes, m’accroupissant par-ci, rampant par-là. Puis, la porte d’entrée devenant par la force des choses la porte de sortie, je la franchi au pas de course, regardant tout autour de moi si je n’étais pas suivi. 

Personne.

Le retour chez moi fut à l’identique de l’aller, j’usai de mille ruses pour rester furtif, jusqu’à franchir la porte de mon appartement où je m’écroulai dans mon canapé, épuisé, déçu par l’échec de l’action “Nutella” mais heureux du succès de “tranche de jambon”, accomplie avec brio, je devais bien l’avouer. 

C’est en posant la tranche de jambon sur la table basse que je vis la date de péremption : vingt-deux juillet deux mille trois.

Depuis, je suis suivi psychologiquement par le tuto « Encaisser l’échec avec sérénité ». Dès que je l’aurai fini, je repartirai en chasse.

Fili Pubère – (En plein confinement)

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